Quand on va visiter quelqu'un en prison, il y a le sas. Le sas ? LES sas. Vous savez, ces endroits entre deux, ces endroits où vous n'êtes nulle part, sinon entre deux quelque part.
Premier sas : La salle d'attente. Je veux dire "la salle d'attente pour être en droit d'attendre". Tu es là, avec plein d'autres qui attendent. Faut pas arriver en retard. Surtout pas. Parce que si t'arrives en retard c'est trop tard. Alors t'arrives un quart d'heure en avance. Et tu attends.
Tu attends que les agents de la pénitentiaire arrivent. Et tu fais la queue. Pour présenter ta carte d'identité et t'entendre dire un chiffre, un numéro, celui de la petite pièce où tu vas rencontrer celui ou celle à qui tu viens rendre visite.
Ensuite tu passes dans le vrai sas, celui qui est fermé à double tour côté rue et liberté, et côté prison proprement dite. 20 ou 30 personnes dans un tout petit espace. On dit un nom. Si c'est le tien, tu y vas. Si c'est pas le tien tu attends qu'on dise le tien. Quand le nom est dit et que c'est le tien, tu enlèves tes blouson, sac, chaussure, ceinture et tu mets le tout dans une machine qui t'avale tout ça et qui te scanne le tout que si ça sonne tu peux pas passer le scanner à ton tour mais en général ça sonne pas alors tu passes et tu récupères de l'autre côté tout ce que tu as laissé dans la machine.
Et nous voilà tous très serrés de l'autre côté de la pièce, autre sas de compression. C'est alors que si tu en as tu déposes le sac de vêtements que tu amènes à celui que tu viens visiter. Et tu attends.
La porte s'ouvre, avec un doux bruit de déclenchement électrique. Et tu te retrouves dans une cour. 20 mètres à parcourir, parfois sous la pluie mais que 20 mètres quand même. Et tu attends. Quoi ? Que le gardien, enfin, l'agent de la pénitentiaire rejoigne le groupe. La porte s'ouvre sur le cinquième sas. Alors tu entres dans une petite pièce toute en longueur. Avec, dans un coin, protégé par de grosses vitres que je suppose blindées, un agent entouré de dizaines d'écrans et de dizaines de talkies que tu peux toi-même regarder les écrans avec vue sur "l'extérieur".
Et tu attends. Et tu entres finalement dans "la prison". Autre petite cour. En fait tu es dans le no man's land, dans le entre deux, entre l'enceinte extérieure et celle intérieure. Pour la première fois tu vois des barbelés, des barbelés très sophistiqués, comme des lames de rasoirs serties sur des fils de fer en rouleau. Tu aperçois au loin deux miradors. Tu te dis qu'en cas de connerie ils doivent pouvoir te descendre au moindre clignement d’œil. Et tu attends encore.
Et tu entres dans une autre salle. Deux tableaux naïfs au mur. Quelques rappels sur du papier défraichi. Du genre Ne pas apporter aux détenus de boissons alcoolisées, du genre que si quelqu'un veut t'aider et se réclame du "Chemin du bonheur" (non Joelle je sais que c'est pas toi) c'est l'église de scientologie qui cherche à te recruter, du genre qu'il ne faut pas cracher par terre et bien se laver les mains pour ne pas transmettre des maladies.... Du genre.
Et là tu as tout le temps de lire. Tu as tout le temps d'attendre. Parce que, à moins de faire partie du premier groupe de visiteurs, tu attends... Tu attends que les détenus visités avant celui que tu vas visiter soient fouillés, des fois que malgré les multiples sas ils aient pu recevoir de leur visiteur un quelque chose d'interdit. Alors pendant que tu attends, les visiteurs d'avant attendent aussi. De l'autre côté de la vitre qui nous sépare dans la même pièce.
Une fois que les détenus visités avant ont tous été fouillé ("au corps", comme on dit et que j'imagine à peine ce que c'est, même si je sais qu'ils doivent entièrement se déshabiller), leurs visiteurs se voient libérés... dans la même salle que les visiteurs dont tu fais partie. Hooo... pas en même temps. Il a fallu avant que les portes s'ouvrent vers nos visités à nous et que la porte vers le "patio" se referme. Le patio, c'est un petit jardin de... 20 mètres carrés, avec des arbres et des buissons et des cannettes de bière et des détritus que tu te demandes comment ils sont arrivés là... Le patio donc, est au centre d'un couloir d'une vingtaine de cabines où tu vas enfin pouvoir rencontrer celui que tu es venu visiter.
Là tu entres dans la cabine du numéro qu'on t'a donné lorsque tu as remis ta carte d'identité dans le premier sas, pardon, le deuxième. La première fois, lors de ta première visite, tu es tellement stressé que tu as oublié ton numéro mais bon, les agents sont là, aimables pour te le re-donner.
Et enfin, enfin après une demie-heure/ ¾ d'heure d'attente et de passage de porte et de passage et sas et d'angoisse si tu es claustro... tu rencontres enfin celui que tu es venu voir, celui que tu aimes, celui qui est là, enfermé.
9 mètres carrés. Une table. Trois chaises. La lumière extérieure venant du hublot de toit. Un peu de vie à travers des peintures, des dessins sur les murs et quelques graffitis d'enfant ou d'épouses désireuses de laisser une trace... et deux hublots, l'un donnant sur l'intérieur de la prison proprement dite, l'autre sur le "patio".
Et une demie-heure pour dire ta peine, la sienne, la vie, les regrets, l'affection, l'amour, les larmes, la colère, ... et bien d'autres choses encore qui te semblent ridicules une fois que tu es sorti de là.
Et le détenu ressort. Et tu attends. Et tu passes dans le patio. Et tu te retrouves dans la dernière salle, séparé de ceux qui vont à leur tout visiter leur amour, leur fils, leur papa, leur copain... et tu attends... Tu attends ce que tu sais seulement quand tu y es : Que chaque détenu ait été fouillé et "blanchi"... Alors seulement tu peux sortir dans la petite cour / no man's land avec les barbelés en forme de rasoir. Les uns rient, d'autres sont graves, baissent la tête ou regardent le ciel. Souvent gris le ciel, même si objectivement bleu. Les enfants continuent à jouer. Ça fait sourire les adultes. Heureusement qu'ils sont là, les enfants !
Et tu te retrouves dans la petite cour. Tu ne sais pas qui est emprisonné là... Il y a des grilles, des visages aux fenêtres derrières les grilles. Des visages de jeunes garçons, ai-je pu constater souvent. Tu entres assez rapidement dans le dernier sas. On te rends ta carte d'identité, tu prends éventuellement le sac de vêtement à laver que ton détenu visité t'a laissé... et tu attends. Tu attends que chacun ait récupéré sa carte, ses vêtements, éventuellement les choses qu'il n'avait pas le droit d'amener dans l'enceinte de la prison et ... tu sors. L'air. L'air libre. La liberté.
Tu vas à nouveau dans le premier sas récupérer ce que tu as laissé dans les casiers (cigarettes, clefs de voiture, téléphone...) et zou... tu files... tu files rejoindre ta voiture en te disant que c'est un mauvais rêve. Tu viens de passer trois heures hors du temps pour une demie-heure avec celui que tu aimes... et tu reprends ta voiture. Tu regardes le soleil ou les nuages ou les arbres comme si tu les découvrais pour la première fois, tu t'allumes une clope en te disant que même si t'en allumes cinq d'un coup personne te dira rien, tu vas au Casto ou au Casino ou dans n'importe quel magasin du coin et tu achètes une connerie en prenant conscience que tu as le droit de le faire, tu vas t'acheter un sandwich parce que tu en as envie même si t'as pas faim... et en regardant le mur de la prison, tu te dis que tu ne supporterais pas d'y passer ne serait-ce qu'une semaine.
Et alors tu as envie de vivre. Et tu te dis que la vie, vaut mieux en prendre soin. Et tu te prends à penser que celui que tu viens de visiter est décidément un pauvre con. Et tu te prends même à penser que même ceux que tu aimes tu peux les traiter de cons. "Petit" peut-être mais con quand même ! Et tu te prends à penser que même si tu sais la nécessité de l'incarcération des hors-la-loi, quand elle concerne l'un de tes enfants, ça te fait mal...
Pour voir et parler avec mon garçon, je dois et il doit accepter que j'en passe matériellement 9, de sas ! Et 9 pour le retour ! Et vendredi dernier, comme pour la première fois, cela m'est apparu insupportable, insurmontable. Au point que je ne sache pas ce jour si je serai capable d'y aller à nouveau. Même si je sais je j'y retournerai. Parce que c'est mon fils et qu'il est certainement plus en souffrance que moi et que je suis son père, quoi qu'il ait fait.
Positivement (et je sais être positif même si paradoxalement je sais aussi être très pessimiste), je me dis que les sas (étrange ce mot ! Sas, sasse?, ressasser...) sont aussi des passages. Des couloirs, des passages encore, vers "autre chose", vers du mieux on peut l'espérer. Comme un quelque chose entre deux états... Le sas peut être une traversée du désert, comme on le dit pour les artistes, les politiques, les tout-un-chacun qui perdent pied à un moment de leur vie. Mais ce peut être une traversée du désert salutaire, de celle qui permettent la résurrection, la rencontre, le mieux, voire le bien...
Coups de joie, coups de colère, impuissance, étonnements (encore), sourires, peines... petites réflexions sur la vie, les gens, les histoires (les grandes et les petites)... après 35 ans d'exercice de ce boulot étonnant que celui de psychologue.
"un petit mot sur mon blog"
"un petit mot sur mon blog"
Psyblog a posé son stylo le 5 juin dernier. Il est parti "ailleurs", pour une autre vie plus sereine et lumineuse.
Ce blog était pour lui une belle aventure d'écriture, de réflexion, d'émotion et de partage. Les commentaires de ses nombreux lecteurs en sont un témoignage chaleureux. Vos derniers mots tout particulièrement...
Continuez à le lire ou à le relire pour sa plus grande joie ailleurs...
Affichage des articles dont le libellé est Paroles de papa. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Paroles de papa. Afficher tous les articles
mardi 31 janvier 2012
jeudi 26 janvier 2012
Liberté sous contrôle !
Mon garçon reste en prison. Ainsi en a décidé le juge après sa demande de mise en "liberté sous contrôle judiciaire".
Un an qu'il y est. Un an qu'il attend son jugement. L'instruction est close depuis presque six mois. Je suis meurtri, blessé, désemparé par ce qui s'appelle La Justice.
J'ai toujours défendu la même chose : Tout acte délictueux, toute infraction à la règle, qu'elle soit celle de la République ou celle au sein de la famille, de l'école ou partout ailleurs est sanctionable et doit être sanctionné. C'est à ce prix que la société et tout groupe constitué peut fonctionner. Mais j'ai toujours défendu par ailleurs que la sanction, non seulement doit être proportionnelle à la "faute", mais aussi le plus rapproché de celle-ci dans le temps. On ne punit pas un enfant un mois après qu'il ait désobéi.
Un jugement, de fait, se doit, se devrait d'intervenir dans un délai raisonnable. Je sais, le temps de la Justice n'est pas le temps réel, comme le temps d'une psychothérapie peut-être. Et cependant je m'étonne et je me questionne et je me colère : Pourquoi faire attendre un détenu ? Pourquoi et comment se fait-il qu'un jugement ne soit pas mis en œuvre alors que l'instruction judiciaire est terminée depuis six mois ?
Cela vient s'ajouter à tout le reste. L'humiliation en détention (fouille au corps après chaque visite extérieure, paiement exorbitant pour la télévision, le beurre, le papier-toilette, le un-peu-de-plus-que-le-minimum, pas de travail, pas d'occupation....) est permanente. Double-peine. Détention + humiliation. Le détenu qui n'a pas la "chance" -parce que c'est une chance, croyez-moi- d'avoir une famille attentionnée n'a rien, n'est rien, n'est plus rien. J''insiste, n'A rien, ou si peu.
Mon garçon me disait il y a un mois : Au début, la prison ça te sert de leçon, mais au bout d'un moment, ça ne fabrique que de la haine et de la colère. Mon fils est en prison depuis plus d'un an. Je dirais presque "de manière arbitraire" depuis six mois. Nous sommes en 2012, en France, et le droit d'êtres humains n'est pas respecté. Ça me dégoute. Ça me ... fera voter encore plus fort bientôt.
Peu importe ce qu'il a fait, peu importe ce qu'ont fait tous ces détenus... certains voient leurs droits les plus élémentaires bafoués (Ne pas disposer de l'intimité la plus élémentaire est une peine épouvantable). Non je n'ai pas dit que l'on avait le droit de faire n'importe quoi, non je ne dis pas qu'il ne faut pas sanctionner, non je n'oublie pas l'infraction, ni la peine et la souffrance des victimes et de leurs familles, je militerais seulement volontiers pour que la peine soit juste et pas "double". Emprisonnement dans la dignité.
Et puis cette histoire de "liberté sous contrôle" judiciaire me fait bien sourire lorsque j'y pense hors-situation personnelle et seulement vis-à-vis des mots et du concept. Comme si la liberté pouvait être sous contrôle. Non, il y a liberté ou il n'y a pas. De la même manière qu'une femme est enceinte ou ne l'est pas (Moui je suis un petit peu enceinte -parce que seulement de deux mois-, me dit une jeune fille un jour).
Enfin bref... Maintien en détention, jugement à venir -quand ?-. Et détresse d'un papa et d'une famille, non par rapport à la détention d'un fils d'un frère ou d'un neveu -encore que oui bien sûr-, mais détresse du fonctionnement d'une Justice qui se dit pourtant juste...
Un an qu'il y est. Un an qu'il attend son jugement. L'instruction est close depuis presque six mois. Je suis meurtri, blessé, désemparé par ce qui s'appelle La Justice.
J'ai toujours défendu la même chose : Tout acte délictueux, toute infraction à la règle, qu'elle soit celle de la République ou celle au sein de la famille, de l'école ou partout ailleurs est sanctionable et doit être sanctionné. C'est à ce prix que la société et tout groupe constitué peut fonctionner. Mais j'ai toujours défendu par ailleurs que la sanction, non seulement doit être proportionnelle à la "faute", mais aussi le plus rapproché de celle-ci dans le temps. On ne punit pas un enfant un mois après qu'il ait désobéi.
Un jugement, de fait, se doit, se devrait d'intervenir dans un délai raisonnable. Je sais, le temps de la Justice n'est pas le temps réel, comme le temps d'une psychothérapie peut-être. Et cependant je m'étonne et je me questionne et je me colère : Pourquoi faire attendre un détenu ? Pourquoi et comment se fait-il qu'un jugement ne soit pas mis en œuvre alors que l'instruction judiciaire est terminée depuis six mois ?
Cela vient s'ajouter à tout le reste. L'humiliation en détention (fouille au corps après chaque visite extérieure, paiement exorbitant pour la télévision, le beurre, le papier-toilette, le un-peu-de-plus-que-le-minimum, pas de travail, pas d'occupation....) est permanente. Double-peine. Détention + humiliation. Le détenu qui n'a pas la "chance" -parce que c'est une chance, croyez-moi- d'avoir une famille attentionnée n'a rien, n'est rien, n'est plus rien. J''insiste, n'A rien, ou si peu.
Mon garçon me disait il y a un mois : Au début, la prison ça te sert de leçon, mais au bout d'un moment, ça ne fabrique que de la haine et de la colère. Mon fils est en prison depuis plus d'un an. Je dirais presque "de manière arbitraire" depuis six mois. Nous sommes en 2012, en France, et le droit d'êtres humains n'est pas respecté. Ça me dégoute. Ça me ... fera voter encore plus fort bientôt.
Peu importe ce qu'il a fait, peu importe ce qu'ont fait tous ces détenus... certains voient leurs droits les plus élémentaires bafoués (Ne pas disposer de l'intimité la plus élémentaire est une peine épouvantable). Non je n'ai pas dit que l'on avait le droit de faire n'importe quoi, non je ne dis pas qu'il ne faut pas sanctionner, non je n'oublie pas l'infraction, ni la peine et la souffrance des victimes et de leurs familles, je militerais seulement volontiers pour que la peine soit juste et pas "double". Emprisonnement dans la dignité.
Et puis cette histoire de "liberté sous contrôle" judiciaire me fait bien sourire lorsque j'y pense hors-situation personnelle et seulement vis-à-vis des mots et du concept. Comme si la liberté pouvait être sous contrôle. Non, il y a liberté ou il n'y a pas. De la même manière qu'une femme est enceinte ou ne l'est pas (Moui je suis un petit peu enceinte -parce que seulement de deux mois-, me dit une jeune fille un jour).
Enfin bref... Maintien en détention, jugement à venir -quand ?-. Et détresse d'un papa et d'une famille, non par rapport à la détention d'un fils d'un frère ou d'un neveu -encore que oui bien sûr-, mais détresse du fonctionnement d'une Justice qui se dit pourtant juste...
Inscription à :
Articles (Atom)